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Quand une porte de Pompéi gardait le Vieux-Québec

3 mars 2015 - Par Jean-Marie Lebel, historien
SUR LA PHOTO : L’arrivée à la porte du Palais qui permet d’accéder à la rue Saint-Jean.

Louis-Prudent Vallée fut l’un des photographes les plus populaires à Québec des années 1870 aux années 1890. Il nous a laissé un grand nombre de photographies de sa ville. Quelques-unes de ses photographies nous permettent d’apprécier ce qui était alors la plus belle porte des fortifications de Québec. Cette étrange porte du Palais semblait remonter aux jours lointains où régnaient les empereurs romains.

Le photographe Louis-Prudent Vallée avec sa barbe fleurie de patriarche biblique.

Des souvenirs pour les touristes

Le photographe Louis-Prudent Vallée eut sa boutique et son studio rue Saint-Jean, pratiquement vis-à-vis de la côte du Palais, de 1867 à 1900. Fils d’un prospère marchand de bois du quartier Saint-Roch, le photographe Vallée ne fit pas fortune, mais fut toutefois capable de réussir à gagner sa vie avec ce qui était sa passion. C’était un artiste du nouveau médium qu’était alors la photographie. L’historien-ethnologue Michel Lessard décrit ainsi l’œuvre de Vallée : « Tous les clichés de l’artiste témoignent d’un grand sens de la composition et de la perspective, d’une sensibilité à la lumière créatrice d’émotions… ».

Certes, les gens qui venaient faire prendre leur portrait assuraient un revenu pour le photographe. Toutefois, Vallée comptait aussi beaucoup sur les touristes qui s’arrêtaient à sa boutique pour se procurer des souvenirs de Québec : des photographies de divers formats mettant en valeur les attraits de la vieille ville, ainsi que des stéréogrammes. Ces derniers, que l’on appelait aussi « cartes stéréoscopiques » permettaient, une fois placés dans un stéréoscope, de voir les photographies en trois dimensions. C’était la grande sensation de l’époque.

La porte du Palais en trois dimensions

Muni d’un appareil photographique spécial, Vallée se promena dès la fin des années 1860 dans les rues de Québec pour réaliser les photographies de stéréogrammes qu’il offrait aux voyageurs dans sa boutique. Les trois illustrations de notre chronique pouvaient être vues en trois dimensions.

La porte du Palais vue de l’intérieur de la haute-ville. Du côté droit, un mur de l’Hôtel-Dieu.

La porte du Palais que photographia Vallée ne manquait pas d’attirer l’attention. C’était la troisième à être érigée au même endroit, dans la côte du Palais, entre l’Hôtel-Dieu et les Nouvelles Casernes. La toute première porte avait été érigée dans les années 1690, au temps du gouverneur Frontenac. Elle avait reçu le nom de « porte du Palais », car on la traversait pour se rendre au Palais de l’intendant, situé en contrebas. En 1748, à la veille de la guerre de la Conquête, on construisit une seconde porte du Palais, plus solide. Elle fut remplacée par une troisième porte en 1791. Puis, celle-ci fut démolie en 1829.

Vue du haut de la pente qui menait à la porte du Palais. Du côté droit, les remparts des Nouvelles Casernes.

C’est en 1830-1831 que fut érigée la porte du Palais que photographia Vallée. Construite à l’époque des gouverneurs Kempt et Aylmer, cette porte du Palais avait fière allure. Dans son livre qu’il consacra à Québec en 1834, Alfred Hawkins disait : « Elle est la plus classique et la plus belle des cinq portes de Québec. Sa solidité d’ouvrage de fortification ne l’empêche pas d’avoir une élégance légère… ».

Un arc de triomphe de Pompéi

L’allure que les autorités militaires britanniques donnèrent à la dernière porte du Palais peut étonner. Elles firent ériger une porte en arc de triomphe comme les empereurs romains le faisaient pour commémorer leurs victoires. Les plans pour la porte du Palais s’inspirèrent fortement d’une porte de Pompéi. Cette ville, qui avait été ensevelie sous les cendres lors d’une éruption du Vésuve en l’an 79, fascinait les esprits romantiques anglais. Elle avait été redécouverte par les archéologues au 18e siècle.

Cette porte du Palais n’était point qu’un pur ornement symbolique. Il y avait à ses côtés un corps de garde où résidaient des soldats. Et la nuit, la porte était fermée à l’aide de lourds battants intérieurs. Personne n’entrait ou ne sortait de la ville murée avant le lever du jour. En 1871, la garnison britannique quitta Québec, laissant les portes sans gardes. Devenue inutile, la porte du Palais fut démolie à coups de pics en 1874. Le chroniqueur Arthur Buies n’en déplora point la disparition. « Il y a des gens, notait-il, qui regrettent l’infect corps de garde et la misérable porte du Palais, qui laissait à peine passer une voiture, péniblement traînée par un cheval haletant, essoufflé, morfondu ». De son côté, son contemporain James MacPherson Le Moine fut chagriné par sa démolition. Or, quelques années plus tard, lorsque fut ouverte la gare de trains au pied de la côte, il reconnut que l’antique porte serait devenue une entrave à la circulation. Le temps, qui s’est arrêté à Pompéi, poursuit sa marche à Québec.

SOURCES DES ILLUSTRATIONS : Cartes stéréoscopiques de la collection de l’auteur.

 

 

 

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