PUBLICITÉ

Quand les Rois mages s’arrêtèrent à Saint-Jean-Port-Joli

12 décembre 2014 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Aux yeux de bien des enfants, tout ce qui s’est déroulé avant leur naissance constitue l’« ancien temps ». Il leur arrive donc parfois de poser de bien curieuses ou étranges questions à leurs grands-parents.

 

Des voyageurs qui arrivaient de fort loin

Il est bien connu que le vénérable seigneur et homme de lettres Philippe Aubert de Gaspé fut un bon grand-père. Et comme chacun le sait, il eut longtemps sa résidence principale dans le Vieux-Québec. Toutefois, il aimait séjourner dans le manoir ancestral de Saint-Jean-Port-Joli durant la belle saison et lorsque venait le temps des Fêtes. Un bon jour, qui était à l’approche de Noël, il s’y berçait en relisant un roman de Walter Scott, ayant à ses pieds quelques-uns de ses petits-enfants qui s’amusaient à faire tournoyer une toupie de bois. Soudainement, l’un des enfants leva la tête et demanda : « Vous, grand-père, vous les avez déjà vus les Rois mages, n’est-ce pas ? » Aubert de Gaspé, absorbé par sa lecture, répondit machinalement : « Bien sûr, bien sûr. » Il venait d’en dire déjà trop et avait piqué la curiosité des enfants, qui s’immobilisèrent et voulurent savoir quand et où il avait vu les Rois mages.

Le vieux Philippe Aubert de Gaspé - Carte postale, collection de l’auteur.

 

Et le vieux grand-père entama son récit…

« Il y a longtemps de cela. J’avais votre âge, environ sept ou huit ans. C’était vers 1794 ou 1795, au temps du gouverneur Dorchester. La coutume voulait que mes parents fassent ici dans ce manoir un grand souper de Noël, y invitant monsieur le curé et le capitaine de milice. Tout ce beau monde était ce soir-là attablé à la table des grands. Bien entendu, nous, les enfants, étions relégués à la table des petits. Le souper était fort animé quand, tout d’un coup, la servante s’approcha de mon père pour le prévenir que des étrangers demandaient à lui parler à la porte. Trop occupé à parler de politique, ayant entendu les aboiements plutôt rassurants de notre chien Ulysse et se disant qu’il s’agissait sûrement de bons quêteux, mon père me fit venir et me demanda de me rendre à la porte pour leur faire les honneurs de la maison.

« Du haut de mes sept ou huit ans, je me rendis donc solennellement à la porte. Je revins une minute plus tard pour dire à mon père qu’il s’agissait de trois voyageurs venus de loin, qui demandaient asile pour la nuit qui s’annonçait très froide. Mon père me dit d’une voix basse : “ S’ils sont vêtus de haillons, fais-les dormir sur les bancs de quêteux dans le bas-côté et prête à chacun d’eux une bonne catalogne. Et s’ils sont richement vêtus, fais-les monter à nos chambres pour les visiteurs sous les combles où les lits sont déjà faits.” Deux minutes plus tard, je revins auprès de mon père, lui demandant si les voyageurs pouvaient entrer leurs chameaux dans notre écurie. La mention des chameaux fit ricaner mon père qui crut à une distraction de ma part. “Oui, ils peuvent entrer leurs chevaux dans notre écurie et leur donner de notre plus belle avoine”, dit-il d’une voix suffisamment forte pour que monsieur le curé l’entendît et remarquât sa générosité.

« Mettant mon lourd capot et rabattant les oreilles de mon casque de fourrure, je me rendis, fanal à la main, avec les voyageurs jusqu’à l’écurie. À notre entrée et à la vue des chameaux, le vieux chat Polichinelle, de coutume très bavard, prit la poudre d’escampette. Nos chevaux, tournant la tête vers nous, semblèrent plus étonnés qu’effrayés.

Un repas de fête au manoir de Saint-Jean-Port-Joli - Gravure tirée de l’édition de 1946 des Anciens Canadiens d’Aubert de Gaspé

 

À l’orée d’un long voyage

« Le lendemain matin, au petit jour, dès que j’entendis du bruit provenant des combles, j’ai monté l’étroit escalier à la rencontre des voyageurs dont je me sentais responsable. Une minute plus tard, je me rendis trouver mon père qui se faisait la barbe avec une grande lame devant un petit miroir. “Père, nos voyageurs demandent un cadeau pour l’Enfant Jésus.” Il me dit de leur donner une brique de notre sucre d’érable. Ce que je fis. Puis, je revins et dis : “Père, nos voyageurs sont un peu égarés. Ils veulent savoir s’ils sont sur le bon chemin pour Bethléem.” Mon père faillit se couper avec sa lame. “C’est tout un égarement, s’écria-t-il. Pourquoi ces quêteux veulent-ils aller aussi loin ? On en a une belle crèche dans notre église.” Puis, il réfléchit à voix haute qu’en cette saison froide où le port de Québec était fermé, il fallait se rendre à Halifax pour prendre le bateau de la poste royale qui appareillait pour les vieux pays. Et, s’efforçant de demeurer sérieux, il me précisa la route à suivre. Et il insista : “Surtout, dis-leur de ne pas manquer le portage de l’autre bord de Saint-André de Kamouraska, qui leur permettra de rejoindre le sentier de la rivière du Loup et de descendre vers le lac Témiscouata et le Nouveau-Brunswick.”

« En me quittant, les voyageurs me dirent tout simplement qu’ils étaient des chercheurs d’espoir. Du seuil de la porte du manoir, j’ai longuement regardé s’éloigner les dignes voyageurs sur leurs braves chameaux. Notre chien Ulysse les accompagna un quart de lieue avec des jappements d’encouragement, puis revint un brin inquiet. Que la route sera longue pour eux ! C’est pour cela d’ailleurs qu’ils arriveront avec quelques jours de retard en Terre sainte. »

Aubert de Gaspé avait ainsi terminé son récit devant des petits-enfants attentifs. Après un moment de réflexion, l’un de ceux-ci constata : « C’est donc pour cela que l’on ne célèbre les Rois que le 6 janvier. » Un deuxième, qui semblait un brin perplexe, demanda : « Grand-père, pourquoi la maîtresse d’école nous a-t-elle dit que les Rois mages ne donnèrent au petit Jésus que de l’or, de l’encens et de la myrrhe et qu’elle ne nous a pas parlé du sucre d’érable ? » Le grand-père parut quelque peu embêté, puis s’exclama : « C’est qu’il était tellement bon que les Rois mages ne purent s’empêcher de le manger en chemin ! » Un dernier des petits-enfants, songeur, conclut : « Grand-père, c’est curieux, on dirait qu’il n’y a que vous qui ayez vu passer les Rois mages par ici. » Ce à quoi Aubert de Gaspé, regardant vers l’une des fenêtres, répondit : « Sur notre chemin passent des chercheurs d’espoir, mais nous ne les voyons pas toujours. »

 

 

 

 

 

 

Autres articles dans cette édition

PUBLICITÉ
X