PUBLICITÉ

Le pâté de maisons que condamna Mgr Têtu

7 septembre 2015 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Du haut de son colossal socle, un évêque de bronze domine la côte de la Montagne. Ce monument rendant hommage à Mgr François de Laval est l'un des plus imposants à Québec. Le temps passant, les Québécois ont oublié que, pour faire face à l'imposant monument, de vieilles maisons durent tomber sous le pic des démolisseurs.

Ces vieilles maisons étaient chargées d'histoire. Elles constituaient un pâté de maisons qui était un « vrai nid de corbeau suspendu au-dessus de la côte de la Montagne », comme le disait si bien le notaire et historien, Joseph-Edmond Roy.

Le monument de Mgr de Laval, peu de temps après son inauguration.


Un grand monument pour un grand évêque

De grandes célébrations soulignèrent, en 1898, l'inauguration du beau monument à Champlain dressé près de l'entrée de la terrasse Dufferin, à l'ombre du Château Frontenac. Le fondateur de Québec avait dorénavant son monument ; pourquoi le premier évêque de Québec n'aurait-il pas le sien ? Doter Mgr de Laval d'un monument aussi imposant allait devenir l'obsession de Mgr Henri Têtu.

Originaire de Rivière-Ouelle, Mgr Têtu passa toute sa carrière au palais archiépiscopal de Québec, où il avait son bureau et sa chambre. Il fut longtemps un influent assistant du cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau, en tant que procureur du diocèse, et il conserva ses fonctions à l'arrivée de Mgr Louis-Nazaire Bégin. Fin lettré et historien à ses heures, il rédigea quelques livres, dont l'un fut consacré à Mgr de Laval. D'une façon assez régulière, un cocher le conduisait à la prison du district de Québec, située sur les plaines d'Abraham, car il était l'aumônier des prisonniers. L'éminent intellectuel savait, dit-on, trouver les mots justes pour s'attirer le respect des détenus.

 

Un pâté de maisons encombrant

Cherchant un site pour élever son grand monument à Mgr de Laval, Mgr Têtu s'arrêta finalement sur un endroit qui dominait la côte de la Montagne, entre le palais archiépiscopal et le bureau de poste. « Mais il s'y trouve plusieurs maisons », protesta-t-on. « On les démolira ! » répliquait Mgr Têtu. Ce qui ne se fera point sans soulever de la controverse, car beaucoup de Québécois étaient sentimentalement attachés à ces maisons pour diverses raisons.

Mgr Têtu l'emportera finalement et le pâté de maisons fut démoli en 1904. De vieilles photographies nous permettent de voir l'allure des maisons disparues. On y aperçoit le fameux éléphant chaussé de bottes peint sur le mur latéral de la première maison qui dominait la côte de la Montagne. Cet éléphant servait d'enseigne au cordonnier, Williams Jacques, qui fabriquait et vendait des souliers et des bottes. La façade de sa boutique donnait sur la rue De Buade, vis-à-vis le bureau de poste. Le haut de la maison était occupé par le relieur Victor Lafrance. Bien des gens y montaient faire relier leurs bouquins préférés par cet artisan qui appartenait à la plus grande dynastie de relieurs à Québec : les Hianveux dit Lafrance.

Donnant, elle aussi, rue De Buade, la maison suivante avait abrité une célèbre imprimerie. En effet, Hector Fabre y avait fondé, en 1867, le journal L'Événement. Ce fut longtemps l'un des grands quotidiens de Québec jusqu'à sa fermeture en 1967. On aperçoit un escalier en fonte reliant la côte de la Montagne à la rue De Buade (cet escalier existe encore de nos jours et est connu sous le nom d'escalier Charles-Baillairgé).

Le pâté de maisons vu de la côte de la Montagne

Le pâté de maisons vu de l'angle des rues Port-Dauphin et De Buade


Les cris de Marie-Josephte

Une autre vieille photographie nous permet de voir le pâté de maisons sous un autre angle. CANADIAN PACIFIC, peut-on lire sur le mur latéral d'une grande maison donnant sur la rue Port-Dauphin, qui se dirige vers la rue des Remparts (le nom de la rue Port-Dauphin survit encore en 2015, mais ne compte plus qu'un numéro civique, celui du palais archiépiscopal). La maison du Canadien Pacifique avait sa façade rue De Buade, vis-à-vis le bureau de poste. C'était un ticket office. Les gens de la haute-ville pouvaient y réserver leurs places à bord des trains du Canadien Pacifique sans avoir à descendre à la gare située au bas de la côte du Palais. 

La grande maison occupée par le Canadien Pacifique avait jadis abrité la populaire quincaillerie de Michel Clouet. Ce marchand fut, pendant plusieurs années, un député patriote, partisan de Louis-Joseph Papineau. Clouet n'avait que quelques pas à faire pour se rendre au parlement, qui était à l'époque situé dans notre actuel parc Montmorency. La santé mentale de l'épouse de Clouet, Marie-Josephte Lalime, inquiétait les voisins. Comme son mari, elle était originaire de Beauport. Mgr Têtu racontait ceci au sujet de Marie-Josephte que l'on croyait folle : « Ceux qui descendaient la rue de la Montagne l'entendaient souvent crier à tue-tête : Couet ! Couet ! Chose vraiment singulière, le jour où on vint lui apprendre la mort de son mari (en 1836), elle recouvra subitement l'usage de la raison. »

Dans la seconde maison de la rue Port-Dauphin fut publié, de 1842 à 1889, sous la direction du chicanier Joseph-Édouard Cauchon, le Journal de Québec (Pierre Péladeau reprendra le même nom lorsqu'il fondera un quotidien à Québec, en 1967).

En 1908, à l'occasion du bicentenaire de la mort de Mgr de Laval, le monument en son honneur fut dévoilé devant une foule nombreuse. Le plus réputé de nos sculpteurs d'alors, Louis-Philippe Hébert, avait réalisé la statue, et nul autre que l'architecte de notre actuel Hôtel du Parlement, Eugène-Étienne Taché, avait conçu le majestueux socle. Notre Mgr Têtu n'était pas peu fier.

SOURCES : Les illustrations proviennent du livre Québec, trois siècles d'architecture, de Luc Noppen, Claude Paulette et Michel Tremblay, paru aux éditions Libre Expression.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autres articles dans cette édition

PUBLICITÉ
X