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La rue De Buade où défilent les gens et les siècles

29 mars 2019 - Par Jean-Marie Lebel, historien

© Photos : Daniel Abel.

Longeant le côté sud de la basilique-cathédrale de Notre-Dame de Québec, la rue De Buade, toujours grouillante de passants aux pas pressés, a pris son allure actuelle il y a une centaine d’années. Mais son histoire est bien plus ancienne que cela. Elle est presque aussi vieille que la ville de Québec.

Le fantôme du sieur de Champlain

Aux origines de notre rue De Buade, il y a le sentier qui longeait la chapelle Notre-Dame-de-Recouvrance que fit construire Samuel de Champlain en 1633 sur le site de la basilique-cathédrale. Le fondateur de Québec fréquenta cette chapelle jusqu’en 1635, l’année de sa mort. Pour inhumer convenablement la tombe de Champlain, le gouverneur Montmagny fit construire une chapelle funéraire en 1636 à quelques pas au sud de notre actuelle rue De Buade, possiblement à proximité du magasin Darlington et du bureau de poste. La chapelle Notre-Dame-de-Recouvrance fut la proie des flammes en 1640. Et la chapelle funéraire de Champlain disparut à son tour. Depuis lors, des archéologues l’ont en vain cherchée.

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Il ne faut point oublier Frontenac

Sur le site de la chapelle Notre-Dame-de-Recouvrance fut inaugurée en 1650 l’église Notre-Dame de la Paix que desservaient les Jésuites et qui devint la cathédrale de Mgr de Laval après son arrivée en 1659. Considérablement agrandie à la fin du Régime français, la cathédrale fut reconstruite après les incendies de 1759 et de 1922.

Voici comment, dans un contrat daté du 5 avril 1668, on fait mention de ce qui allait devenir la rue De Buade : « le chemin tendant du fort des sauvages au Collège des Pères Jésuites ». Le « fort des sauvages », érigé pour abriter les Hurons-Wendats, occupait le site de notre bureau de poste et s’étendait jusqu’à la place d’Armes. Quant au Collège des Jésuites, il occupait le site de notre hôtel de ville.
Durant un certain temps, notre artère longeant la cathédrale de Notre-Dame-de-Québec prit naturellement le nom de « rue Notre-Dame ». C‘est ce que révèle un acte du notaire Romain Becquet daté du 3 septembre 1673. Toutefois, dès 1674, le nom de « rue Notre-Dame » faisait déjà place à celui de « rue Buade ». On aperçoit bel et bien l’inscription « rue Buade » sur le plan de la Censive Notre-Dame de Québec réalisé cette année-là.

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Cela peut paraître étonnant que, deux ans à peine après l’arrivée à Québec en 1672 du gouverneur Louis de Buade, comte de Frontenac, une rue fût nommée en son honneur. Et pourtant, nous en avons la preuve. Qu’avait-il eu le temps de réaliser pour mériter cet honneur ? Certains auteurs ont avancé, mais nous sommes incapables de le prouver, que c’est Frontenac qui donna lui-même le nom de « rue Buade » à l’artère afin que l’on ne l’oublie point ! Quoi qu’il en soit, le nom de la rue a perduré jusqu’à nos jours. Elle rappelle ce gouverneur qui voyait grand et qui, dans une lettre adressée à la cour de France le 2 novembre 1672, avait déclaré : « Rien ne m’a paru si beau et si magnifique que la situation de la ville de Québec qui ne pourrait être mieux postée quand elle devrait devenir un jour la capitale d’un grand empire. »

Magasiner rue De Buade

Après la Conquête, des marchands anglophones, surtout écossais, ouvrirent des boutiques rue De Buade. On peut lire « 1775 » sur la vieille enseigne du magasin de John Darlington faisant le coin de la rue du Fort et réputé pour ses lainages. Au milieu du XlXe siècle, G. R. Renfrew acquit rue De Buade le commerce du chapelier William Henderson et en fit le plus grand magasin de fourrures à Québec. L’entreprise Holt Renfrew devint connue dans tout le Canada. En 1934, Joseph-Émile Giguère, qui avait ouvert sa première tabagie en 1907, rue Saint-Joseph, ouvrit une succursale rue De Buade. Ses petits-fils en ont de nos jours la direction et offrent toujours des cigares de La Havane. En 2019, le Café Buade (d’abord appelé New World Café), fondé par l’immigrant grec Frank Cladis, célèbre son 100e anniversaire.

Échanger des idées

On entendit longtemps jaser de politique rue De Buade, dans la fumée des salles de rédaction et à travers les bruits des presses à imprimer. Fondé en 1842, le combatif Journal de Québec d’Augustin Côté avait son établissement où se dresse depuis 1908 le monument de Mgr de Laval. Lancé en 1857, le très catholique Courrier du Canada des Léger Brousseau, père et fils, avait ses ateliers face au presbytère. Dans la même rue, James Carrel fonda en 1875 le Daily Telegraph. Son fils Frank Carrel en fit un grand quotidien moderne et illustré et fit construire en 1907 l’imposant édifice surmonté d’un dôme qui fait le coin de la rue du Trésor. Grand voyageur, Carrel racontait à ses lecteurs ses voyages aux pyramides d’Égypte et au Taj Mahal des Indes.

On ne peut parler de la rue De Buade sans parler de la fameuse Librairie Garneau que Jean-Pierre Garneau y installa dans un grand édifice en 1911. Certes, on y vendait de « bons livres », des souvenirs de première communion, des romans de la comtesse de Ségur et des albums de Tintin, mais aussi d’autres livres. Voici ce que se rappelait le critique littéraire Robert Lévesque : « Je me souviens d’un employé aux habits fripés, délavés, qui empestait le gin, et parlait de Léautaud, de Sartre et de Gide, beaucoup de Céline, jamais de Mauriac… ».

À chacun sa rue De Buade, à chacun ses souvenirs.

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