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La politique et les femmes

6 juillet 2016 - Par Donald Charette

Dans le monde de la politique, les femmes sont encore minoritaires. Quelles en sont les raisons et quelles sont les solutions préconisées pour augmenter leur présence et leur implication ? Trois femmes offrent leur témoignage ainsi que quelques pistes de solution.


Fini, le Boy’s Club !

La Chambre des communes à Ottawa n'est plus un Boy's Club, mais les députées devraient y être plus nombreuses, croit Rona Ambrose, chef intérimaire du Parti conservateur du Canada (PCC).

« Dans le passé, l'image du Boy's Club était ancrée. Il est important de comprendre que nous n’en sommes plus là. Les choses ont changé et continuent de changer. À la dernière élection, les femmes ont remporté 88 des 338 sièges à la Chambre des communes, ce qui correspond à 26 % : c'est un record », fait valoir Mme Ambrose. Cela dit, elle ajoute que « non, il n'y a pas assez de femmes en politique ». La députée de la région d'Edmonton attribue cette sous-représentation à la « réalité particulière » des femmes. « Je parle ici de la conciliation travail-famille, qui est un défi pour la majorité des femmes en politique. Les horaires changent constamment et, pour certaines, le déplacement entre le parlement et la circonscription est un défi. Ce sont des éléments à prendre en compte, qui peuvent certainement freiner certaines femmes », explique-t-elle.

« La conciliation travail-famille est un défi pour la majorité des femmes en politique. Les horaires changent constamment et, pour certaines, le déplacement entre le parlement et la circonscription est un défi. »

Rona Ambrose, chef intérimaire du Parti conservateur du Canada 

Témoignant de son expérience personnelle, la chef du PCC affirme qu'elle ne s'est jamais sentie désavantagée en tant que femme à la Chambre des communes. « Au contraire ! Il y a quelques années, j'ai été reconnue comme la parlementaire la plus respectueuse en Chambre », rappelle-t-elle.

Existe-t-il une solidarité féminine en politique fédérale ?

« J'ai tendance à dire oui, poursuit Mme Ambrose. Nous sommes solidaires entre nous, tous partis confondus ; nous laissons tomber la partisannerie. C'est important de nous soutenir, pas seulement à la Chambre des communes, mais partout. Nous sommes des adversaires sur le plan des idées politiques, mais nous restons humaines. » Le résultat de la dernière élection l’amène à penser que « le taux de femmes en politique ne fera qu'augmenter au fil des années et c'est une bonne chose ».

Rona Ambrose est sortie de l'ombre de Stephen Harper depuis les élections d'octobre 2015. Élevée au Brésil et en Alberta, elle a été élue pour la première fois à l'âge de 35 ans. Alors que le gouvernement conservateur se trouvait au pouvoir, elle a administré de gros ministères (Santé et Environnement notamment), mais conservait un profil plutôt bas. Elle s'est révélée en assurant la succession de Harper avec efficacité et élégance, au point où bien des conservateurs auraient voulu lui confier la direction du parti. Rien n'illustre mieux la différence entre le style des deux leaders issus de l'Alberta que le moment où Rona Ambrose a été étranglée par l'émotion en parlant, en Chambre, des feux de forêt qui ravageaient Fort McMurray.

Rona Ambrose a mentionné avec une certaine fierté au cours de cette entrevue qu'elle est la quatrième femme à diriger le PCC, après Elsie Wayne, Kim Campbell et Deborah Grey.


Les femmes en politique fédérale
  • Nombre de députées : 88 sur 338 sièges, soit 26 %.
Les femmes en politique provinciale
  • Nombre de députées : 33 sur 122 sièges, soit 27 %.
Les femmes en politique municipale
  • Pourcentage de mairesses au Québec : 17,3 %
  • Pourcentage de conseillères municipales : plus ou moins 50 % (Il y a autant d’hommes que de femmes dans les grandes villes du Québec : Montréal, Québec, Longueuil et Sherbrooke.)

Des quotas de femmes en politique ?

Le Conseil du statut de la femme (CSF) redoute que nous ayons atteint au Québec un plafond de verre en ce qui concerne le nombre de femmes qui embrassent une carrière politique. Pour le défoncer, le CSF propose une mesure controversée : l'imposition de quotas, renforcés de lourdes sanctions financières pour les partis politiques récalcitrants.

« Nous n'avons pas une culture de quota ; c'est plus européen. »

Julie Miville-Dechêne, l'actuelle présidente du Conseil du statut de la femme. - Photo : Olivier Lamalice

L'actuelle présidente du CSF, Julie Miville-Dechêne, a expliqué, le 16 mars dernier lors d'une conférence devant des étudiants du cégep Sainte-Foy, le raisonnement de son organisme derrière son avis récent, Femmes en politique, en route vers la parité.

L'Assemblée nationale est composée de 33 femmes sur 122, soit 27 % des députés. À la Chambre des communes à Ottawa, la proportion est similaire, soit 26 %. Si le Québec était un pays, il se retrouverait au 44e rang mondial. Le CSF juge que nos parlements se doivent de refléter la composition de la société.

Les élections modifient évidemment la présence féminine au sein du pouvoir politique, mais le CSF craint d’avoir atteint un plateau situé autour de 30 %. Il y a eu des avancées et des reculs en matière de représentation et d'influence au sein de ceux qui nous gouvernent. Le premier ministre Jean Charest avait innové, en 2007, en formant un conseil des ministres paritaire… « parce que nous sommes en 2007 », aurait-il pu dire, bien avant Justin Trudeau.

Les femmes ont pourtant pris leur place au Canada à la tête des gouvernements. On pense tout de go à Pauline Marois, mais depuis 1991, on compte 12 premières ministres provinciales, dont Rachel Notley en Alberta, Kathleen Wynne en Ontario et Christy Clark en Colombie-Britannique.

En politique municipale, la situation est différente. S'il y a peu de mairesses (17,3 %), il y a autant de femmes que d'hommes qui sont conseillers dans les grandes villes du Québec : Montréal, Québec, Longueuil et Sherbrooke. Et elles sont très présentes au sein des conseils municipaux. Le problème se situe plutôt dans les municipalités de moindre importance.

Considérant que les choses ne bougent pas assez vite, le CSF propose de légiférer pour imposer ce que le Conseil appelle pudiquement une « zone paritaire obligatoire ». En clair : forcer les partis politiques à présenter plus de candidates, entre 40 et 60 %. À défaut de se conformer à cette exigence, les partis se feraient couper les vivres par le Directeur général des élections (DGEQ). Des quotas volontaires existent dans certains pays européens et ont donné des résultats en Suède (43,6 %), au Danemark (38 %) et en Allemagne (36,5 %).

Julie Miville-Dechêne est bien consciente que cette recommandation soulève des oppositions, y compris chez des députées qui répugnent à l'idée qu'une femme ait besoin d'un quota pour se faire élire. « Nous n'avons pas une culture de quota ; c'est plus européen », a-t-elle dit aux cégépiens, ajoutant « qu'il y a quelque chose de fatigant dans cette histoire de quota ».

Quant à savoir pourquoi les femmes tournent le dos à la politique, elle avance plusieurs hypothèses : manque de confiance en soi, malaise devant la joute verbale, un milieu perçu comme hostile...

Le CSF croit que la politique serait plus attirante pour les femmes de 35 ans si on l'adaptait à leurs besoins : accorder des congés parentaux aux élus, permettre le vote à distance, modifier les travaux parlementaires qui se déroulent le soir...


Des quotas volontaires existent dans certains pays européens et ont donné des résultats en Suède (43,6 %), au Danemark (38 %) et en Allemagne (36,5 %).

« Parle à ma femme »

Marie-Ève Proulx avait plusieurs prises contre elle lorsqu'elle s'est présentée à la mairie de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, une petite localité de 900 habitants près de Montmagny. Elle était jeune (33 ans), éduquée (une maîtrise en revitalisation des communautés) et surtout, elle était une femme dans un milieu conservateur. « Une chance que je suis naïve », a-t-elle expliqué à des étudiants du cégep au sujet de son expérience en politique municipale. Son témoignage suivait la conférence de la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, sur l'implication des femmes en politique. Fait à noter : Mme Proulx a donné sa conférence debout, avec son nouveau-né dans les bras.

« Mettre le poing sur la table, c'est dur pour une femme... Quand je l'ai fait, ça m'a pris des semaines pour m'en remettre. »

-Marie-Ève Proulx, ancienne mairesse de la municipalité de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud.

Pour elle, c'était une question de cohérence. Après avoir étudié à l'université comment revitaliser une communauté, elle décide de retourner dans son patelin et de s'investir sur le plan local. « Au départ, je voulais limiter le développement des mégaporcheries. Ces gens-là pensent que le territoire leur appartient. Moi, je voulais changer le monde, se remémore-t-elle. Ce n'est pas en restant dans son salon ou en étant sur Twitter ou Facebook qu'on opère des changements. » Elle a donc plongé dans l'arène municipale et s'est fait élire malgré de gros obstacles. Elle a été mairesse de 2009 à 2013.

Dans ce milieu rural, elle a pu mesurer le décalage entre la théorie et la pratique. Ses adversaires à la mairie avaient respectivement 75 et 85 ans et ils étaient plutôt analphabètes. Au conseil municipal, deux conseillers seulement utilisaient le courriel ! Le conseil municipal n'informait pas les citoyens de ses décisions, de crainte qu'ils n'assistent plus aux assemblées.

Durant la campagne électorale, son défi a été d'établir sa crédibilité. Avec humour, elle rappelle qu'elle s'est fait répondre à plusieurs reprises par des électeurs : « Parle à ma femme. » « On était en 1960, résume-t-elle, et moi, je voulais les amener… disons… en 1980-1985. » Marie-Ève Proulx a été élue avec 55 % des voix et a rapidement dû affronter un problème majeur : la fermeture de l'épicerie. Finalement, le commerce a été sauvegardé en se transformant en coopérative alimentaire. Outrée de constater que la rivière du Sud était devenue un égout ‒ « On voyait passer les couches ! » ‒, elle obtient 1,5 million de dollars pour une usine de traitement des eaux. En tant que mairesse, elle se rendait sur le chantier, mais sentait bien ce non-verbal des gens sur place, qui semblaient se demander ce qu'elle pouvait bien connaître dans le béton.

Marie-Ève Proulx constate que les femmes, de façon générale, n'osent pas s’affirmer. « Mettre le poing sur la table, c'est dur pour une femme... Quand je l'ai fait, ça m'a pris des semaines pour m'en remettre. »


Des femmes au pouvoir en 2016 :

Kathleen Wynne, première ministre de l’Ontario

Christy Clark, première ministre de la Colombie-Britannique

Rachel Notley, première ministre de l’Alberta


 

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