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L’église Saint-Jean-Baptiste : un héritage et ses héritiers

7 avril 2015 - Par Jean-Marie Lebel, historien

C’était encore au temps des bâtisseurs de cathédrales. Dans les années 1880, dans le faubourg Saint-Jean, peuplé de boutiquiers, d’artisans et d’ouvriers, fut érigée la grande église Saint-Jean-Baptiste et la haute flèche de son clocher s’élança au-dessus des toitures du populeux quartier. Lorsqu’en ce mois de mars 2015, nous avons appris la fermeture de cette majestueuse église, nous en avons été bouleversés et maints souvenirs nous sont venus à l’esprit. Nous vous en faisons part.

Un défi pour l’architecte Peachy

Pour plusieurs générations de gens du faubourg Saint-Jean, l’église Saint-Jean-Baptiste représenta un symbole de la renaissance et de la vitalité de leur quartier. En effet, cette église fut érigée dans les années qui suivirent la terrible conflagration de 1881 qui, en une nuit, avait détruit une grande partie du faubourg et avait jeté 1 500 familles sur le pavé.

L’église avant l’incendie de 1881

Tout était à reconstruire. Pour remplacer l’église incendiée, construite en 1849 par l’architecte Charles Baillairgé, on avait fait appel à l’architecte Joseph-Ferdinand Peachy, un ancien élève et associé de Baillairgé.

Joseph-Ferdinand Peachy

Ce Peachy, qui n’avait d’anglophone que son nom, était un citoyen de la rue Saint-Jean dans le faubourg. Sa famille avait déjà un long enracinement à Québec, puisque son arrière-grand-père, John Peachy, était venu s’y établir vers 1773.

En ces années 1880, âgé d’une cinquantaine d’années, Joseph-Ferdinand Peachy était l’architecte le plus réputé de Québec. On lui devait de belles maisons Second Empire de la Grande Allée, l’église Saint-Sauveur, le Grand Séminaire, les nouvelles ailes du monastère des Ursulines, l’édifice du YMCA (le « Diamant » de la place D’Youville) et bien d’autres constructions. Reconstruire l’église Saint-Jean-Baptiste constituait toutefois un grand défi pour Peachy. Le terrain était étroit et la pente, fort prononcée. La construction, qui s’étendit de 1882 à 1886, ne se fit pas sans anicroche. Lors de la construction, des fissures apparurent dans la façade. Peachy et l’entrepreneur en maçonnerie furent poursuivis. De plus, Absolon Plourde, un jeune ouvrier en construction, tomba de la corniche et se tua.

Peachy réalise son chef-d’œuvre

L’architecte Peachy mit en pratique toute son expérience et déploya tous ses talents. Cette église fut le chef-d’œuvre de sa vie, selon les spécialistes en architecture Luc Noppen et Denyse Légaré. Encore de nos jours, beaucoup de connaisseurs conviennent que cette église est la plus belle de Québec.

La façade, inspirée de celle de l’église de la Trinité de Paris, en impose. Au-dessus du portail, la galerie de statues des apôtres, moulées dans le ciment, est l'oeuvre d'un artiste du faubourg d’origine italienne, Michaeli Rigali. Plus haut, le clocher abrite quatre cloches venues d’Angleterre, de la célèbre fabrique Mears & Stainbank de Londres.

Lorsque l’on entre dans l’église, on est impressionné par, comme le remarquait jadis Gérard Morisset, son « atmosphère mystérieuse des églises romanes ». De robustes piliers soutiennent les galeries sous lesquelles les bas-côtés ont quelque chose de monastique. Les gigantesques lustres parviennent à peine à éclairer la longue nef centrale dont la haute voûte est à 75 pieds du parquet. Et la lumière du jour est tamisée par les inspirants vitraux fabriqués dans le Vieux-Québec, à l’atelier de Bernard Leonard.

Les bancs sont fabriqués en bois de cerisier. La chaire, la balustrade et les autels sont faits de marbre, réalisés par la maison Daprato de New York. Le maître-autel, de loin le plus imposant à Québec, est surplombé par le baldaquin que réalisa le sculpteur Gauvin du faubourg.

La splendeur de l’église devait donc beaucoup au savoir-faire des artistes et des artisans de Québec. Même les grandes orgues furent fabriquées en 1885 dans le faubourg par le talentueux Napoléon Déry de la rue Sutherland. Elles furent plus tard modifiées et bonifiées par la maison Casavant.

Les grandes orgues fabriquées dans le faubourg

Dans le bas-côté sud, les curés de la paroisse étaient inhumés sous la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes. Et dans le bas-côté nord, la chapelle Saint-Joseph abrite le mémorial rappelant que de nombreuses personnes de la région de Québec, dont le curé de Saint-Jean-Baptiste, perdirent la vie en 1950 lorsque leur avion, de retour de Rome, frappa le sommet de l’Obiou dans les Alpes. Au-dessus des portes menant aux sacristies, de chaque côté des autels latéraux dédiés à sainte Anne et au Sacré-Cœur, de précieux médaillons peints par Antoine Plamondon constituent les plus beaux souvenirs de l’église qui disparut en 1881.

Nous sommes les héritiers d’une grande église, par sa situation, son architecture, sa symbolique. Quel legs transmettrons-nous ? 

Le temple d’un peuple

Saint Jean-Baptiste étant traditionnellement considéré comme le saint patron des Canadiens français ou des Québécois, l’église qu’on lui a dédiée à Québec eut donc une grande valeur symbolique. Pendant longtemps, ce fut dans cette église que l’on célébra le plus solennellement à Québec la messe du 24 juin. Les défilés de la Saint-Jean-Baptiste partaient de cette église ou s’y rendaient. La chorale de l’église, longtemps appelée Union Musicale, était la plus réputée de Québec. Tous les 22 novembre, jour de la fête de sainte Cécile, patronne des musiciens, une grand-messe et un concert se déroulaient dans l’église Saint-Jean-Baptiste. D’ailleurs, une statue de la sainte, sculptée par Louis Jobin, domine encore les grandes orgues.

Le destin d’une église

Nous sommes les héritiers d’une grande église, par sa situation, son architecture, sa symbolique. Quel legs transmettrons-nous ? Nous sommes attachés à cette église. Nous souhaitons que l’intégralité de son décor intérieur soit préservée, y compris ses bancs. Pourquoi ne pas faire de cette église un lieu de recueillement, de ressourcement, de conférences, de concerts ? Un espace de culture et un havre de paix ? Et cela, afin de ne jamais oublier que, dans ce temple, des générations de gens du faubourg ont célébré leurs nouveau-nés et ont pleuré leurs défunts. Préserver une église, dans le respect et la dignité, cela ne se fait pas en y enlevant les bancs et en faisant une grande salle de réception pour des 5 à 7.

SOURCES DES ILLUSTRATIONS : Les photographies ont été réalisées par Daniel Abel en 2014.

 

 

 

 

 

 

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