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Entretien avec le premier ministre du Québec - Le GRAND MÉNAGE de Philippe Couillard

8 septembre 2015 - Par Donald Charette

Voilà un an et demi que Philippe Couillard occupe le fauteuil de premier ministre du Québec. Visiblement, il s'y sent plus à l'aise, paraît plus détendu et a marqué son territoire.

 

UNE PROFESSION SANS MODE D'EMPLOI

C’est une belle journée d'été et le soleil inonde l'édifice du Conseil exécutif, à un jet de pierre du Parlement, où se déroule l’entretien du 30 juin dernier. La Chambre fait relâche et il flotte un petit air de vacances parmi ses collaborateurs. « Oui, je suis très à l'aise, confie le premier ministre Couillard. C'est une profession sans mode d'emploi à l'arrivée ; j'aime beaucoup le travail. » En faisant son bilan de session, il avait mentionné être son critique le plus dur. « Je suis impitoyable à mon endroit ; il faut que je me parle. »

« Je suis impitoyable à mon endroit ; il faut que je me parle. »

Qu'aurait-il fait autrement ? « Améliorer ma façon de communiquer, de transmettre le message... Je ne suis pas extravagant. » Ses conseillers font leur travail, dit-il, mais c'est lui qui décide s'il est bien aise avec une approche ou un discours. Il constate, avec la froideur du neurochirurgien, qu’il ne sera jamais un grand tribun. « Mais je m'améliore. Le secret, c'est de parler avec son cœur devant 2 000 personnes. »


 

AUSTÉRITÉ : 50 % DU CHEMIN PARCOURU

Le premier ministre Philippe Couillard estime que le Québec a fait plus de 50 % du chemin pour redresser les finances publiques. « Il faut réaliser l’objectif sur le plan pratico-pratique et il faut également le maintenir par la suite. C'est pour ça que la totalité du travail n'a pas été accompli », fait valoir le chef du gouvernement, qui prévient les Québécois qu'ils ne sont pas au bout de leurs peines. « Il y aura toujours un effort de rigueur budgétaire à faire. On continue d'augmenter les dépenses dans le secteur public, c'est le contraire de ce qu'on appelle l'austérité en Europe actuellement. On n'a pas le choix. Regardez la dette du Québec : on paie 30 millions de dollars par jour d'intérêt, un service de la dette de plus de 10 milliards de dollars par année. Si c'était de la dette utilisée pour bâtir des infrastructures, à la rigueur, on pourrait dire que l’on a bien fait, qu’il fallait le faire, mais les deux tiers de cette dette sont attribuables aux déficits passés, ce sont des années où l’on se disait : ‟c'est pas si grave que ça”. On voit le résultat. »

« L'État doit être repensé. »

Pour dégager une marge de manœuvre financière, dit-il, le Québec n'aura pas d'autre avenue à emprunter que de dépenser moins que ce qu'il gagne. Les centaines de milliers d'employés de l'État cognent à la porte de leur employeur et tentent de desserrer l'étreinte du gouvernement sur les finances. Philippe Couillard demeure optimiste et souhaite une entente négociée, mais il demeure inflexible quant aux objectifs. « L'État doit être repensé. On a envoyé le message aux syndicats qu'on peut innover en raison de la démographie et des départs à la retraite. On peut faire les choses avec moins de gens. Je rappelle que le 1 % d'augmentation de salaire a été maintenu, de même que l'effet d'échelon, qui touche 40 % des fonctionnaires. »

Deux objectifs, martèle-t-il, ne changeront pas : des finances en équilibre et l'allégement du fardeau fiscal des contribuables. « Si le prix d'une entente était de replonger le Québec en déficit ou de renoncer à alléger le fardeau des particuliers, ce ne serait pas une bonne entente pour le Québec », tranche Philippe Couillard.

Les agences de cotation ont maintenu dernièrement la cote de crédit du Québec. Philippe Couillard n'est pas surpris. « Ce sont des Thomas ; ils attendent les résultats. » Mais il souhaite que le Québec obtienne éventuellement une meilleure cote. Sans plastronner, le premier ministre croit que le Québec pourra « échapper à la morosité » économique, alors que l'on parle de récession technique, et ce, en raison de certains facteurs : des taux d'intérêt bas, une baisse du prix du pétrole et un dollar canadien faible.

Des racines fortes à Québec
Né à Montréal, Philippe Couillard a bourlingué à travers le Québec et, comme on le sait, a travaillé en Arabie saoudite. Il a été élu dans quatre circonscriptions différentes : Mont-Royal, Jean-Talon, Outremont et Roberval. Il fait valoir ses racines dans la grande région. « Mon père vient de Québec, de la région de Montmagny. Mes vacances se passaient au lac Trois Saumons, dans le coin de L'Islet, chez ma grand-mère. »

 

UNE TRANSFORMATION RÉUSSIE

« La ville de Québec est l'un des plus beaux exemples en Amérique du Nord, et peut-être plus loin, de la transformation d'une économie grâce à l'université (Laval) et à la nouvelle technologie, explique le premier ministre du Québec. Je me souviens de ma jeunesse : on disait que Québec, c'est la ville des fonctionnaires. Ce n'est pas mauvais d'avoir des fonctionnaires en ville, mais d'une ville de gouvernement, nous sommes passés à une ville beaucoup plus diversifiée. Je nous donne en exemple, au Québec et ailleurs. Je parle de l'histoire du développement de la région de Québec, et ça ouvre les yeux à beaucoup de gens. Un taux de chômage à 4,1 %, on n'a jamais vu ça, ici. Nous sommes rendus plus qu'au plein emploi, nous en sommes à la pénurie de main-d'œuvre... »

« Nous sommes rendus plus qu'au plein emploi, nous en sommes à la pénurie de main-d'œuvre. »

Philippe Couillard attribue la vitalité de notre région au secteur privé et au développement de la nouvelle économie liée, notamment, aux centres de recherche. En entrevue avec le magazine, il souligne, à larges traits, la présence structurante des universités dans toutes les régions.

Le journaliste Donald Charette en entretien avec le premier ministre


 

LA FAMILLE S’AGRANDIT

Malgré une année marquée par les coups de griffe de l'austérité, la popularité du gouvernement libéral se maintient. Mieux : Philippe Couillard a fait élire deux nouveaux députés libéraux et a volé la circonscription de Chauveau à la Coalition Avenir Québec (CAQ).

« Si tu n'es pas capable de convaincre les gens de ta région, tu ne peux pas convaincre les gens d’ailleurs. »

Québec est un territoire dominé par les libéraux. Qu'est-ce que cela signifie pour le chef du gouvernement ? « C'est excessivement important. C'est notre capitale nationale et c'est une région hautement emblématique », commente le chef du Parti libéral du Québec. Philippe Couillard s'est fait élire dans plusieurs circonscriptions et a représenté — brièvement — Jean-Talon, qu'il décrit comme le « cœur du cœur du Québec ». Il souligne qu'il a choisi de se faire élire dans Roberval « parce que c'est là que j'habite. Si tu n'es pas capable de convaincre les gens de ta région, tu ne peux pas convaincre les gens d’ailleurs. C'est un pari fait avec lucidité. »

S'il ne tarit pas d'éloges à l'endroit de ses deux nouveaux députés, il prend soin de nommer tous les élus de la région, des gens « authentiques », et il n'ouvre pas la porte à une plus grande représentation de Québec au conseil des ministres. Prudent, il parle d'une « réflexion permanente » et insiste sur la représentativité des régions au Cabinet.


 

« PAS QUESTION QUE JE DÉMÉNAGE »

Philippe Couillard est le locataire actuel de l'appartement de fonction du premier ministre dans l'édifice Price, appartement qu'il occupe lorsqu'il travaille dans la capitale, comme l'ont fait avant lui Jean Charest et Pauline Marois. La vue sur la ville est à couper le souffle et l'appartement permet de recevoir des invités. « Ma résidence est à Saint-Félicien et il n'est pas question que je déménage ma maison. Je vis là et je n'ai pas les moyens d'acheter une autre maison, dit-il candidement. Et je n'en ai pas le goût non plus. La solution de rechange serait de coucher à l'hôtel tous les soirs, mais je ne suis pas certain que ce serait une meilleure affaire pour le contribuable. Ça prend un endroit pour accrocher ses vêtements. C'est aussi une question d'image pour le Québec, et l'appartement est très bien organisé. »

« Ma résidence est à Saint-Félicien et il n'est pas question que je déménage ma maison. »

Il concède, toutefois, que ce ne serait pas un endroit idéal s'il avait une jeune famille ou des adolescents encore à la maison. Quant à savoir si, un jour, le premier ministre du Québec devrait bénéficier d'une résidence officielle, « ce n'est pas prioritaire », affirme le champion du ménage à faire dans les finances publiques.


 

L’INÉVITABLE RENDEZ-VOUS CONSTITUTIONNEL

Philippe Couillard estime que la pression monte au Canada sur la question constitutionnelle, si bien qu'Ottawa n'aura pas d'autre choix que de s'asseoir avec les provinces. Ce rendez-vous, Québec s'y prépare. « Autant je suis convaincu que l'avenir du Québec est mieux assuré dans la fédération canadienne, autant je suis convaincu que le caractère distinct du Québec fait partie de la nature du Canada et doit être reconnu formellement... et ça va arriver », martèle le premier ministre qui, au moment de cette entrevue, venait de passer une heure, en tête-à-tête, avec Thomas Mulcair, chef du NPD. « Évidemment, j'aurais bien de la misère à prédire une date... Lorsque le rendez-vous se produira, le Québec sera autour de la table, en autant que les revendications du Québec soient discutées. »

 « Ce n'est pas dans l'intérêt du Québec d'abolir le Sénat. »

Le débat sur le Sénat et les revendications des Premières Nations forceront la reprise d'un débat verrouillé depuis 1982. Voilà donc l'occasion de rouvrir le dossier constitutionnel. Il est tout à fait normal, croit-il, de revoir le fonctionnement de la fédération. Quand ? Il avait déjà évoqué que cet exercice pourrait coïncider avec le 150e anniversaire de la Confédération, en 2017. Il constate que, pour 2017, « le temps commence à raccourcir ».

Le premier ministre du Québec a surpris en se portant à la défense du Sénat canadien. « Ce n'est pas dans l'intérêt du Québec d'abolir le Sénat. Pourquoi le Sénat a-t-il été créé par ceux qui ont fondé la Confédération ? À l'époque, les francophones étaient majoritaires et on voulait équilibrer la démographie par une deuxième Chambre, qui aurait une sorte de contrepoids. C'est pour ça que les plus petites provinces ont des sénateurs. La situation s'est inversée et nous ne sommes plus que 23 % de la population canadienne. Il faut maintenir notre poids et notre influence. On va s'y opposer assez fermement. On a besoin de ce lieu d'arbitrage national. »

Philippe Couillard est bien conscient de nager à contre-courant en cette matière. « Je sais que ce n'est pas évident, mais ma responsabilité, c'est de conduire le Québec dans la bonne direction. Il faut contrebalancer la démographie. »


 

 

 

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